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Juin

La culture, c’est la vie

   Ecrit par : Wiz   in L'Ours

Cet os est le numéro 8 sur 12 du cadavre Humeur d'ours

plume_encrierJ’admire les artistes. Non pas parce que, estimant en être un moi-même, je voue un culte narcissique à ce genre de personne, mais parce que, en général, les artistes qui vivent comme tel (comprendre, qui en ont fait leur métier), portent en eux et avec eux l’essence même de la vie. Je sens qu’on va me traiter de sociologue à la petite semaine, mais je vais développer mon propos. En effet, brisant volontairement le ton que j’emploie habituellement dans cette caverne et assurant mes lecteurs (oui, vous là ! ) du sérieux de mon exposé, je tiens quand même à rappeler que je suis un ours et que je vous emmerde.

Si vous êtes encore là après cette déclaration du cœur, voici ce que j’ai à dire.

L’univers de l’artiste

Je ne vais pas m’appesantir sur les définitions. L’auteur, le chanteur, le musicien, l’illustrateur ou que sais-je encore se décline en tellement de talents que le terme d’artiste me semble suffisamment générique pour les regrouper tous. Dans mon propos, il est donc question de l’artiste sans distinction de l’art concerné. Et dans notre monde, les artistes constituent l’une des quatre grandes catégories de personne constituant l’expression culturelle : les artistes, ceux qui les ignorent, ceux qui les aiment ou les détestent, et ceux qui les exploitent. Et j’ajoute que ces catégories ne sont pas exclusives. Je tiens à préciser que quand je dis « ceux qui les aiment ou les détestent », je n’évoque pas particulièrement une forme de rejet ou d’amour de l’artiste en tant que personne, mais bien une considération par rapport à ce qu’il crée. Une nuance qui n’est là que pour expliquer qu’il n’y en a aucune. Pourquoi ?

Parce que l’art est l’expression de l’artiste, donc, une part de sa personnalité, une part de son âme. Si on voulait pousser l’analogie on pourrait dire que l’artiste est un exhibitionniste. Il est tout à fait capable de garder au-dedans ce qu’il réalise au dehors, mais justement, il ne serait pas artiste s’il le faisait. Son œuvre, quelque forme qu’elle prenne, provient de son esprit. Elle est, à l’origine, purement immatérielle. Pour autant, je ne sépare pas, dans la notion d’expression culturelle, l’artiste et son art de son public, car à quoi bon s’exhiber si l’on n’est vu ? Certes, des artistes qui ne seront jamais reconnus publiquement comme tels sont légion, parce qu’ils ne partagent pas toujours ce qu’ils font, mais quelque part, l’art n’a de sens que s’il est perçu par un public et à l’extrême limite, l’artiste lui-même peut être son propre public.

Dans la notion de public, ceux qui aiment ne sont pas différents de ceux qui détestent ou jalousent, ou encore de ceux qui ont perçu sans exprimer la moindre opinion, car le point commun de tout ce beau monde, c’est qu’ils ont été en contact avec l’œuvre et que les émotions qu’elle a suscité font parties de leur histoire, de leur être. Le nœud des relations humaines se situe là en somme. Le langage de l’expression artistique est communiquant, et n’importe quel individu ayant contemplé/entendu/senti n’importe quelle œuvre d’art est nécessairement différent après l’avoir fait.

Je passerai sur les personnes qui ignorent qu’une œuvre existe et ne la connaisse donc pas. On ne peut en effet tout connaître sur tout et ne pas savoir qu’une œuvre existe n’est pas un problème. En revanche, ignorer la totalité des œuvres artistiques est quasiment impossible. Il faut être né aveugle pour ne jamais avoir pu contempler un tableau, une sculpture ou une architecture. Il faut être né sourd pour ne jamais avoir entendu la moindre musique, et être né agueusique pour ne pas avoir pu goûter un bon petit plat ou un bon vin, et même sourd, aveugle et agueusique, on peut apprécier l’art, lire des livres ou des poèmes en braille, palper un objet, etc.. Aussi je ne pense pas que cette catégorie de personne soit absolue.

L’autre facette du problème

Et enfin, j’arrive sur une catégorie de personne dont la désignation même donne des boutons : ceux qui les exploitent. Car dans notre monde moderne, l’artiste s’est rendu esclave de ces gens qui, sans réel talent artistique, gagnent leur vie en faisant connaître l’art à d’autres personnes contre monnaie sonnante et trébuchante. Et c’est ce commerce abject qui dénature la notion même d’expression artistique. Car les exploitants ont créé des chaînes pour enfermer la création dans un cadre dont il peuvent faire le marchandage, et ils sont, tout objectif qu’ils croient être, un filtre plus ou moins juste entre l’artiste et son public, quand ils ne constituent pas une barrière infranchissable. Ceci étant le premier point détestable de leur rôle, le second étant qu’ils ont, peut-être sans le vouloir, donné de la valeur pécuniaire à l’art. Mais dans le fond, quelle est la vraie valeur, la vraie richesse d’une œuvre ? Elle ne se mesure nullement en terme d’argent, c’est, comme je le disais plus haut, l’expression des émotions et des idées de l’artiste, c’est une partie de lui, c’est un partage humain, une émulsion non quantifiable. Il y a un autre terme que l’on emploie pour désigner la vente d’une partie de soi contre de l’argent : cela s’appelle de la prostitution (il y a aussi le commerce d’organes mais c’est déjà plus gore).

Seulement voilà. Les artistes ne sont pas des prostitués (enfin pas tous, si on considère la pratique du sexe comme un art il y en a bien quelques-uns quand même). D’ailleurs, je n’étends pas spécialement le débat sur la prostitution telle qu’on se la représente, je ne fais que faire une analogie vraiment bourrine histoire de bien percuter les cerveaux trop cuit à la bière par les programme TV abrutissant du moment. Donc, disais-je, les artistes ne sont pas des prostitués, ils sont les victimes d’un système qui déconsidère la notion même d’expression artistique. Le même système qui permet aux citoyens de nos sociétés modernes de vivre (travail -> argent -> biens), et donc à nos artistes professionnels qui sont finalement obligés d’y adhérer car, hélas, la production intellectuelle ne nourrit pas directement son homme. Et c’est là que ça devient de l’abus, de l’excès. Non seulement l’exploitant, rarement un artiste lui-même, est un juge inflexible de ce qui doit et ne doit pas rencontrer le public auquel il vend ses produits, mais en plus, il en limite la diffusion dans un cadre plus ou moins limités façonnés de plusieurs couches aux intérêts divers, principalement financiers et tout sauf artistique.

Plus ou moins bien lotis

Ok, là je commence à cibler. J’ai un peu mis de côté des artistes plus « libres » comme les peintres ou les sculpteurs, je mets de côté les architectes qui, même s’ils ne décrochent pas un projet hautement artistique, ne sont généralement pas à plaindre. Mais si l’on regarde les auteurs de roman ou de BD, les auteurs de théâtre, les acteurs, les comédiens, les chanteurs, etc.. on se rend compte à quel point leur profession est enfermée dans un cadre légal et juridique dans lequel ils n’ont que le choix de dire « ok à tout » ou d’aller voir ailleurs, donc à abandonner ce qui les caractérise en tant qu’artistes. C’est un moule, une fabrique dans lesquels on entre ou on meurt. Dans cette usine d’exploitation de l’art, ce sont les exploitants qui fabriquent les succès. A moins d’une chance remarquable ou d’un pistonage bien placé, l’artiste qui sort du lot et qui vit sereinement est un cas d’une extrême rareté. La majorité sont en galère, parce que le système ne leur reconnaît pas la valeur de leur art comme un vrai travail de production quantifiable. Et que retrouvons-nous au cœur des débats sociétaux du moment, quand les choses vont mal ? On montre du doigt ces jean-foutre qui « profitent » voire « abusent » du cadre légal dans lequel ils n’ont pas eu d’autre choix de se placer pour manger au moins des pâtes tous les jours. On les stigmatise comme l’exemple à ne pas suivre pour ce qu’ils coûtent à la société des « gens qui bossent normalement », alors qu’en réalité, ils ne sont pas si nombreux et ne coûtent pas bien chers… Et en faisant cela, on tue leur art.

Or, l’art c’est la vie, et ça le système n’en a jamais vraiment tenu compte. Les bonnes volontés dans le milieu des exploitants sont obligées de faire des choix, parce qu’ils appartiennent au système et en dépendent comme le commun des citoyens de notre pays. Oui, les artistes sont globalement marginaux, ou en tout cas marginalisés, mais sans eux que serions-nous aujourd’hui ? Des cerveaux atrophiés, conformisés, vidés de substance, d’imagination et de plaisir, des moutons condamnés, étiquetés de la naissance à la mort, poussés, éduqués à entrer dans un moule où notre énergie est transformée jour après jour en produit servant à alimenter la grande machine, en échange d’une monnaie utilisée pour renouveler la dite énergie. Je ne prétends pas que cette vie est beaucoup plus enviable avec l’apport des arts, mais ce dont je suis sûr c’est que, sans eux, elle n’a pas de sens. Ou plutôt si, elle en a une, la perpétuation de l’espèce sans autre forme de but et d’évolution. Et ça je n’en veux pas.

A présent

A l’heure où le devenir de certaines professions artistiques est fortement menacé, je trouve que cette question est plus importante que jamais. Ce n’est pas quand nous aurons fait disparaître bon nombre des auteurs dans les méandres de la sacro-sainte normalité administrative que nous serons plus avancés. Internet ne résout pas le problème de fond. S’il est en effet possible à tout un chacun d’exprimer librement au travers du support numérique et à peu de frais ses créations, cela ne nourrit pas. Personnellement, si je pouvais simplement me consacrer à mon art et n’avoir aucun problème pour survivre, c’est ce que je ferais, et je connais quelques artistes dans mon entourage qui se contenterait largement de ça. La société de consommation ne serait pas tendre avec ces artistes même s’ils étaient assurés de vivre ainsi sans problème, mais ça serait un vrai progrès qu’une telle chose existe et ce n’est clairement pas le cas aujourd’hui.

J’en connais qui peuvent arguer que, à comparer, l’artiste n’apporte rien à la continuation de la société, que les contraintes de notre monde moderne (qui se rend à peine compte de son dramatique et quasi-irréversible problème démographique et énergétique qui va péter à la gueule de nos enfants dans 15-20 ans), oblige tout un chacun de faire ce qu’il faut pour l’avenir. Mais bon sang, les artistes ne sont pas des incapables ou des profiteurs (je ne dis pas qu’il n’en existe pas, mais ils ne constituent pas une majorité), ils sont humains, ils ont des enfants, il vivent en couple, ils font partie de la communauté. Ce ne sont pas des bêtes noires. Ils livrent une part d’eux-mêmes, une richesse intellectuelle inévaluable à qui le veut, ils donnent des idées, critiquent et commentent la société à leur façon, travaillent au progrès de l’imagination, et ce qu’ils le fassent sciemment et à desseins, ou inconsciemment pour le seul plaisir de donner. Ils sont nos sauveurs, nos planches de salut, nos visionnaires, et l’expression de notre humanité passé, présente et à venir. Je ne crois pas que quiconque puisse prétendre mériter plus d’attention que ces gens-là.

Je pourrais évoquer quelques solutions (distributions parallèles, financement participatif, prix libre, revenu de base, aides sociales recalibrées ou réinventées, etc.) qui circulent dans la blogosphère et sur certains médias. Mais ce n’est pas mon propos. Je voulais avant tout faire ce constat et montrer la considération que j’ai pour les artistes et que je pense que tout le monde leur doit.

Qu’en pensez-vous ?

Les os du même cadavre<< GeekiversaireDe l’inutile utilité des réseaux sociaux >>

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Cet article a été publié le jeudi 26 juin 2014 à 13:00 et est classé dans L'Ours. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

4 commentaires pour le moment

 1 

Très bien écrit, tout est dit, rien à ajouter!

26 juin 2014 à 15:10
Xav Garden
 2 

J’avoue qu’il n’y a pas grand chose à redire à ton raisonnement en effet.
Bon plaidoyer maitre 😉

4 juillet 2014 à 09:53
 3 

[…] billet La culture, c’est la vie de la Caverne de […]

11 juillet 2014 à 06:30
Fabien Lyraud
 4 

Je suis globalement d’accord. Faire rêver est sans doute l’acte le plus subversif qui soit. Et c’est ça le but des artistes.
La culture est sans doute au XXéme siècle l’activité humaine qui a été la plus innovante. Et ça on ne s’en rend pas compte. L’économie de la culture qui était d’ailleurs la seule activité qui n’était pas en crise dans les années 30 aux USA. La culture devrait être une activité en expansion et en développement. Et principalement la culture populaire qui est attaquée depuis 50 ans en France, cette même culture populaire qui permet à des gens différents de se parler. Et sans culture populaire , dans un pays ou il y a d’un coté la culture institutionnelle de l’autre la culture de masse dominée par la TV poubelle, les extrême sont les grands gagnants.
Comme par hasard dans les pays où cette culture populaire est importante, les extrême sont peu présents. Vive les artistes, et surtout vive la culture populaire.

19 juillet 2014 à 21:11

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