5
Juin

Sérieusement : et si on parlait de…

   Ecrit par : Wiz   in Divers, L'Ours

rien

Non non, il n’y a pas d’erreur. La photo que vous avez sous les yeux est tout à fait à propos.

Voilà, je me lance. J’ai longuement hésité (environ 17 secondes) au lancement de ce projet d’article, car, vous le savez, je ne suis pas un professionnel du journalisme. Et je ne tiens pas spécialement à le devenir. Moi, mon domaine, c’est plutôt l’heroic-fantasy, le jeux de rôle, le cinéma de geek, les geekeries en tout genre, et j’en passe. Donc, parler d’actualité n’est pas mon rayon. Et si par le passé je me suis fendu de quelques articles commentant vertement l’actualité, de la micro-ludique aux grands sujets de société en passant par la vacuité du marketing outrancier de notre temps, je n’ai jamais vraiment fait cela avec sérieux. Alors, j’ai décidé, ce jour, un jour parmi tant d’autres, mais j’insiste sur la ponctualité du geste, d’écrire un article sérieux sur un sujet sérieux. Comme un vrai pro le ferait, avec un contenu éprouvé, des sources bien authentifiées et un ton à peine moqueur.

Et je m’attaque là à une thématique récurrente et bien connue de la quasi-totalité de nos médias publics puisque dans l’ensemble, la plupart en parle au moins une fois par jour. Et encore, je dois être très loin de la vérité et je ne peux être absolument affirmatif sur ce point car je n’ai aucune source pour l’étayer. La seule manière d’en être sûr soi-même est de parcourir les journaux, les news numériques, et les reportages et autres émissions journalistiques télévisuelles. Qui plus est, il n’est pas toujours évident de déceler cette thématique omniprésente dans ce qu’on peut lire ou voir, mais je me fais fort de pouvoir le retrouver aisément avec un peu d’attention, ceci sans vouloir me vanter. Mais trêve de digressions, entrons dans le vif du sujet, et je vais commencer par une définition :

« Rien (pronom indéfini)

Pron. indéf. de l’inanimé, capable d’assumer toutes les fonctions du subst. [S’emploie ou bien avec un sens voisin de « quelque chose » dans les cont. à orientation nég. (I), ou bien (cas le plus fréq.) en alliance avec ne (éventuellement effacé) (II) ou encore, en dehors de ne et en dehors de tout cont. nég., avec valeur de nég. pleine (III); s’utilise aussi subst. (IV)] »

Définition tirée du CNTRL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

Les différents usages possibles de ce mot (4 en tout d’après ce dictionnaire lexicographique en ligne) s’accordent à dire que « rien » est une marque de négation ou d’absence. Son emploi en substantif lui donne le sens de « chose sans importance, très peu de chose, bagatelle », bref, c’est un peu comme « noir c’est noir », « rien c’est rien ». Quand quelque chose qui nous concerne et nous touche n’a pas une grande importance vis-à-vis de valeurs plus essentielles, on a tendance à lâcher un « ce n’est rien », comme si la chose n’avait pas le moindre intérêt. Et dans le fond, c’est le cas.

Seulement voilà. Les médias ont pris pour habitude discutable d’en faire des tonnes avec rien. Et au nom de « la culture », ce « rien » a été décliné de façon de plus en plus excentrique. L’histoire des médias situe la prolifération du sujet à la naissance du premier reality show. Mais je crois personnellement que ce sujet est beaucoup plus ancien. En réalité, à la télévision il date de l’époque à laquelle on a inventé le temps d’antenne. Non, ça n’a rien à voir avec les candidatures à la présidentielle. Je parle de l’époque à laquelle on a conçu une grille de programme sur un nombre réduit de chaîne, une grille qu’il fallait remplir. Mais je suis d’une époque où la grille de programme de TF1, Antenne 2 et FR3 (les 3 chaînes françaises historiques engendrées par l’ORTF) comportait des trous appelés « mire« , dans laquelle il n’y avait la diffusion d’aucun programme, parce qu’on ne savait pas quoi y mettre. La mire fut utilisée par France 3 jusqu’en 2002. Mais aujourd’hui, non seulement il existe des dizaines de chaînes mais en plus elles fonctionnent toute 24h/24. Donc, cette fameuse grille de programme, il faut la remplir intégralement, et quand on ne peut plus se la partager, on invente une autre chaîne.

Et c’est là que le génie de l’homme moderne s’est formé. Tout d’abord dans les journaux dont le nombre de page fixe impliquait de devoir remplir chacune d’elle (parce qu’imprimer et vendre des pages blanches, ça ne se fait pas). Puis sur les programmes radiophoniques qu’il a fallu remplir 24h/24 et enfin la télévision. Maintenant, ce sont aussi des directives éditoriales sur les média d’internet, où il est nécessaire de produire un minimum d’articles par jour. Fort heureusement, si ce format s’affranchit d’une dimension fixe, ce sont d’autres nécessités, comme le modèle économique de ces parutions numériques, qui gouvernent le contenu. Et ce contenu, où que ce soit, quel est-il ?

Rien.

Et maintenant, plutôt que de chercher comment finir de remplir une grille de programme ou un sommaire, le « rien » fait partie intégrante de ce qu’on « doit » y mettre, au mépris de contenus moins vide de sens. Et comme il serait proprement indécent de mettre toujours le même rien, l’inventivité des médias en la matière est proprement sidérante. Nous avons donc plusieurs types de « rien » :

  • Le rien publicitaire. Véritablement omniprésent. En 2005, ce petit état des lieux donnait un aperçu de la capacité invasive de l’écran publicitaire. Aujourd’hui, les chiffres sont à la hausse. Et bien sûr, à la radio, c’est pareil. La page de pub dans les journaux papiers, c’est pas tellement mieux. Du petit encart discret à la pleine page intrusive, pas un seul quotidien, hebdo, mensuel, bi-mensuel, trimestriel ou autre ne peut se targuer d’être en relative bonne santé sans une page de pub. Et pourtant la pub, qu’est-ce que c’est « rien » ! Et rendez-vous compte qu’on a réussi un jour à faire une émission journalistique sur la pub (Culture Pub Remix pour les vieux). C’est amusant qu’elle n’ait pas fonctionné… Cela étant je concède quand même que certains films publicitaires ont du mérite sur le plan artistique. Mais bon… Déjà c’est rare, et ensuite ce n’est pas l’objet de la pub.
  • Le rien culturel. C’est un contenu à l’utilité discutable. S’il y a des émissions dont l’enseignement est intéressant, beaucoup restent désespérément stupides et sans attraits. Il faut donc savoir faire la part des choses. Par exemple, les émissions sur la vie des stars ont une vocation culturelle. Mais la vie des stars, ce n’est pas un modèle à suivre. C’est le métier du paraître et de l’éphémère. Ils ont tous fait un truc que le commun des mortels ne fera jamais parce que c’est soit complètement débile ou totalement approprié à leur vie vide de sens. Je ne dis pas pour celles que je considère comme de véritables artistes, mais elles ont sacrément rares. Et puis dans le même registre on pourra citer tous ces reportages focalisés sur la misère du monde. En dehors de ce qui se passe loin de notre pays et pour lequel on ne peut pas faire grand chose, la plupart de ces émissions nous mettent le nez dans la merde dans laquelle on est déjà. A part s’en indigner (ce qui n’est pas très utile non plus, avouez-le), je ne vois pas très bien ce qu’on peut y faire.
  • Le rien varié. Derrière cette désignation absconse, on regroupe pratiquement toutes les formes de jeux télévisés et de distraction à base de célébrité, quand ils ne font pas les deux en même temps pour je ne sais quelle oeuvre caritative. A grand renfort d’invités et de scripts, de protocole de présentation et de rencontres, d’interviews et de brosse à reluire, d’encart intrusif d’image « reportage », et autre, l’ensemble de ces programmes n’a aucun intérêt. En fait, on ne les regarderait pas, ça ne changerait rien, ni la manière dont ils sont faits, ni les personnes que ça concernerait. Bon, en même temps, comme toute autre forme de distraction, c’est normal que ça ne serve à rien d’autre que distraire… Mais bon, il y a des distractions plus intelligentes, ou en tout cas moins oisives.
  • Le rien politique. Ça c’est pas tellement nouveau, mais on en prend de plus en plus conscience (ou pas). Entre la chaîne parlementaire pleine de rien (parce que le rare truc qui s’y passe et qui soulève l’intérêt est généralement repris par les autres médias) et le temps de parole des élus au travers de diverses interviews, sans compter les rétrospectives et autres reportages soi-disant objectifs sur le bien fondé des actions de tel ou tel parti, il faut quand même être bien con pour se laisser convaincre de l’intérêt de les écouter, ces politiques. Pas un pour rattraper l’autre. Je n’en connais pas un seul, pas un seul en 41 ans, qui ait pu m’inspirer confiance (même pas Coluche quand il s’est présenté aux présidentielles, c’est dire), pas un seul qui m’ait laissé penser qu’il disait « peut-être » la vérité sur un point ou un autre.
  • Le rien téléréalitus-connardus. Petit clin d’œil à Laurent Gerra dans cette appellation Ô combien juste. Voilà un contenu si hautement improbable et proche de la débilité profonde, si désespérément gravé dans la négation de l’intellect, que j’ai toujours la crainte de me faire aspiré par la télévision au travers d’une sorte de trou de vers qui m’enverrait vers le néant culturel dès que même une seule publicité concernant ce type de programme apparaîtrait. Quant à le regarder… oulà non, trop dangereux. Déjà, il faut savoir qu’il y a deux type de télé-réalité. La « vraie », la plus rare, prise sur le fait et qui s’apparente plus à du voyeurisme à l’affût de la moindre sensation qu’à de la distraction (ou alors il faut m’expliquer en quoi c’est distrayant de voir les pires choses pour de vrai alors qu’on n’aime déjà pas trop ça au 20h). Et puis il y a la fausse. Totalement scénarisée, presque écrite à l’avance, largement influencée par les « tendances » quand c’est du direct, ou soigneusement montée avec des tonnes d’interviews sans substance, quand c’est du différé. Et plus ça va, pire c’est. Plus ce contenu envahi les ondes et déborde sur d’autres médias (les réseaux sociaux, la presse, et même cet article tout pourri). De la futilité à l’état pure, l’essence même de la vacuité.
  • Le rien fait avec du rien. C’est l’extraordinaire performance récente de la télévision et des médias en ligne que de reprendre du contenu créé par un quidam quelconque qui a fait « le buzz » pour en vanter toute la profondeur. La télévision fait aussi ça avec le principe du zapping, qui consiste à prendre tous les autres riens de tous les autres média pour le rediffuser… C’est un peu le serpent qui se mord la queue et les coucougnettes avec, avouez… Et en plus, il paraît que c’est une sélection…
  • Le rien en série. Alors ça c’est nouveau… Enfin plus ou moins. Car quand on a ôté tout ce qui précède, il ne nous reste pas grand chose. En fait il nous reste les séries et les films, ainsi qu’un peu d’information utile. Si le cinéma souffre à un autre niveau de ce phénomène (en l’occurrence en faisant le remake du remake du remake de tout ce qui a marché « avant » pour attirer les foules dans les salles obscures, parce que la nouveauté et l’originalité c’est trop risqué), la série est un programme conçu pour la télévision. Mais il est formaté et largement influencé par la tendance. Et aussi diablement répétitif. La majeure partie des séries suive un schéma récurrent et épuré épisode par épisode. Parce que ce sont des produits fait à la chaîne (d’usine) et vendus à des chaînes (de télé) afin de leur fabriquer de l’audience pour leur « rien publicitaire » qui vient s’y intercaler, la série n’est pas choisie pour la richesse de son contenu mais pour le score audimat qu’elle va faire. Donc, non, tout artiste que vous êtes, vous avez conçu un scénario génial dans un univers extrêmement riche pour décliner une histoire magnifique, on passera votre programme hautement culturel à une heure où ça ne gênera personne et où on pourra se permettre de mettre des pubs sans intérêt (parce que faut pas déconner, on mettra des pubs quand même, juste au cas où)… Ou alors on vous passera sur une chaîne culturelle sans pub que personne ne regarde parce que la plupart du temps, ça fait trop réfléchir (c’est comme ça qu’on tombe sur des petits bijoux comme Real Humans sur Arté).

Bon, c’est vrai que je me suis un peu acharné sur la télévision dans mes exemples, mais en fait, lorsque je vivais dans ma caverne, je n’avais pas la télévision. Et à présent, je me rends compte à quel point j’avais raison. Bon sang, qu’est-ce que j’ai sacrément raison ! La télévision n’est rien ! 🙂

En tout cas, même si j’ai probablement oublié des trucs, vous noterez à quel point je ne suis pas du tout sorti du sujet. Et je suis sûr que je pourrais en remplir encore des pages. Cela fait-il de moi un vrai journaliste ? En tout cas, cela fait de moi un sale ours, et ça j’en suis fier !

Tags: , , ,

Cet article a été publié le mercredi 5 juin 2013 à 18:46 et est classé dans Divers, L'Ours. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

Laisser une réponse

Nom (*)
Courriel (ne sera pas publié) (*)
Site
Commentaire

Slider by webdesign