plume_encrierAprès avoir pas mal parlé de théorie et d’interprétation, attaquons nous à du concret. Comment crée-t-on un personnage ?

Comment qu’on fait ?

Au cinéma, au théâtre ou dans une partie de jeu de rôle bâtie sur un scénario déjà écrit, le travail de conception du personnage a déjà été fait. Tout le problème étant, pour l’auteur, de transmettre suffisamment d’éléments aux futurs interprètes pour en tirer quelque chose. Mais comment crée-t-on un personnage ? Telle est la vraie question ici. Dans un récit, l’existence d’un personnage est rarement fortuite. Cela répond à un besoin. Sa présence doit servir l’histoire, puisque, comme tout personnage, il en est l’un des moteurs. Il a donc ce qu’on appelle un rôle. Créer un personnage est une tâche ardue si l’on veut faire ça bien. Définir son rôle est une étape importante pour comprendre ce qui motive sa création mais le plus souvent un personnage n’existe pas au travers de son rôle. Je m’explique :

Dans le récit de mon bûcheron le rôle d’un personnage comme la femme du bûcheron est de servir de référence tragique au bûcheron, puisqu’elle va mourir durant l’assaut des bandits sur sa maison. Pourtant, ce personnage n’existe pas au travers de ce rôle. Comme la plupart des personnages, elle aspire à vivre et à ne pas mourir tuée par des bandits. De fait, le rôle de ce personnage ne nous aide pas directement à le créer. Mais indirectement oui. Comment un tel personnage peut-il donner la pleine mesure de son rôle ? En étant l’incarnation de ce que le bûcheron avait de plus cher. Il l’aimait, oui, mais elle l’aimait aussi. Elle lui a donné deux enfants. Ca peut paraître léger pour commencer mais c’est un début. Les relations de couple parfaites sont ennuyeuses à mourir, alors l’on pourrait aussi apporter une once de regret à cette situation. Le bûcheron et sa femme se seraient quitté au matin sur un désaccord, mais à la reflexion, quelque chose d’anodin, une ombre dans leur relation qui ne pouvait pas être fatale à leur amour mais qui a fait qu’il n’a pas eu l’occasion de lui dire qu’elle avait raison.

Ces premières réflexions permettent de brosser un tableau grossier de ce que cette femme était. Dans notre cas, il n’est pas forcément nécessaire d’aller plus loin, sauf si on désire la mettre en scène. Mais la base de sa raison d’être est là. Et le questionnement qui a conduit à faire accomplir au personnage son rôle dans notre récit résulte d’un cheminement logique. On a l’impression, dans ce cas précis, de faire les choses à l’envers, dans le sens où c’est l’histoire qui dicte ce que sont les personnages alors que j’ai défendu le fait qu’ils étaient essentiels à l’histoire, mais dans un roman, cette démarche est naturelle. L’histoire et les personnages vont ensemble, ils sont inextricablement liés. Un personnage ne peut pas exister si l’histoire n’en parle pas, et l’histoire n’a pas de raison d’être sans personnages.

Ce n’est pas exactement pareil lorsque l’on fait du jeu de rôle. Non seulement les personnages incarnés par les joueurs sont créés indépendamment de l’histoire (du moins la plupart du temps), mais en plus l’histoire existe indépendamment d’eux. Ils n’en seront les héros que s’ils s’impliquent dedans, ou si on les implique, ce qui est fondamentalement l’un des objectifs du meneur de jeu. Dans ce cas, créer un personnage est un peu plus délicat.

Personnage à partir de rien

C’est impossible. On ne peut pas créer un personnage seul à partir de rien. On peut éventuellement créer un stéréotype, un portrait suffisamment générique et parfois caricatural pour poser les bases d’un personnages, mais sans le contexte, il ne peut pas prendre vie. Comme ce qui nous définit en tant que personne est une somme de vécu et d’expérience, d’éducation et de traits de caractère, ce qui définit un personnage imaginaire est un échantillon plus ou moins important de tout ça à la fois. Si on peut évoquer des traits de caractères dans l’absolu, on ne peut pas parler du vécu, de l’expérience et de l’éducation d’un personnage (son histoire en somme) sans le placer dans un contexte. Si bien qu’on ne peut donc créer un personnage à partir de rien. Il nous faut bénéficier d’un apport qui sera ici essentiel.

Ce contexte, ce décor, point n’est besoin qu’il résulte d’une conception similaire, sans quoi se poserait obligatoirement le problème de l’oeuf et la poule. Puisqu’il nous faudrait des personnages pour poser un contexte social et historique et qu’il nous faut un contexte social et historique pour poser nos personnages, on ne pourrait absolument rien inventer. Cela veut dire qu’on peut créer un contexte sans nécessairement en connaître les acteurs fondateurs. En l’occurrence, mon bûcheron et son seigneur vivent dans un monde médiéval que l’on pourrait assimiler à l’Europe moyen-âgeuse puisqu’il y est vaguement question de féodalité, de banditisme et d’esclavage. En cela, je n’ai pas à creuser davantage. La manière dont ce monde existe est même culturellement compréhensible par ceux qui connaissent un peu l’Histoire d’Europe (avec un grand H cette fois). Cela veut dire que créer un contexte socio-historico-culturel peut même s’affranchir d’un travail de fond visant à en décrire tous les aspects si l’on fait référence à la culture de l’observateur, du lecteur ou du joueur pour asseoir ce background.

Plus on s’éloigne de modèles présents dans notre culture, plus la compréhension d’un contexte repose sur la capacité de l’auteur à en décrire les rouages et le fonctionnement. Néanmoins, cette question ne fait pas partie du sujet. Restons-en sur le personnage et considérons que nous disposons d’un contexte entièrement décrit ou du moins suffisamment précis pour imaginer ce qu’une personne y vivant pourrait être. Le jeu de rôle procède ainsi, posant un univers décrit politiquement, socialement, historiquement, permettant de comprendre pourquoi et comment il existe et qui sert d’assise à la création des personnages, pour lesquels on impose à leurs joueurs de s’y tenir. Il en va de même pour les personnages de l’univers en question qui seront incarné par le meneur de jeu.

Le plus sûr moyen d’arriver à nos fins à partir d’une telle situation de départ est d’inventer l’histoire de notre personnage dans le monde qui l’a vu naître et vivre les N premières années de sa vie, jusqu’au moment fatidique où il est pris en charge dans une partie de jeu de rôle ou dans un récit. Il n’existe pas de méthode pour ça. Savoir comment et pourquoi le personnage est ce qu’il est au début d’une histoire repose en partie sur ce qu’il a vécu avant, certes, mais on ne peut guère s’appuyer que sur le bon sens et notre propre expérience, ou notre propre compréhension de ce que pourraient être ses expériences. Je ne souhaite à aucun de nous de perdre l’amour de sa vie, mais on peut tous essayer de se projeter pour savoir ce que ça fait et comment ça nous transformerait, ceci pour nous donner une idée de ce que notre bûcheron pourrait être au terme de sa mésaventure avec les bandits et le seigneur.

Tout auteur est tenté à un moment ou à un autre de qualifier certains de ses personnages de « sans histoire ». C’est un peu comme s’il existait une normalité à laquelle toute existence aspirerait à se rapprocher et que les plus chanceux ont réussi à vivre jusqu’à ce qu’il leur arrive quelque chose d’extraordinaire. Mais dans les faits, les individus « sans histoire », ça n’existe pas. Chacun peut qualifier sa propre vie « d’ordinaire » s’il ne lui arrive effectivement rien d’extraordinaire, l’extraordinaire étant alors ce qui arrive aux autres. Mais d’anecdote en anecdote, d’évènements en évènements, il survient toujours dans cette morne existence quelque chose qui a forgé l’individu, qui lui a fait faire un choix plutôt qu’un autre à un moment de sa vie, choix sans lequel son destin aurait pu être tout autre. Le « sans histoire », c’est la solution de facilité pour classer les personnages dans un même sac où ils sont tous les clônes les uns des autres, et dont il est possible de se servir comme bon nous semble sans véritablement nous creuser les méninges.

Même si un personnage a vécu une vie « ordinaire », il existera et sera ce qu’il est au travers de ce qu’il a accompli dans son passé. Son histoire n’a pas besoin d’être remplie de précision sur bon nombre d’années de cette vie, car ce qui importe, ce sont les évènements marquants de celle-ci. Pour notre bûcheron, la perte d’un père lui-même bûcheron alors qu’il avait 13 ans l’a conduit à prendre la cognée de son paternel pour assurer la subsistance de ses frères et soeurs cadets. Aurait-il été bûcheron en d’autres circonstances ? Sa mère étant morte en couche à la naissance du petit dernier, c’était lui le chef de famille. Quel choix avait-il alors ? Tombant amoureux de sa future épouse à l’âge de 17 ans, il fut moins présents pour les siens. La plus âgée de ses soeurs a pris le relais contrainte et forcée, reprochant à notre homme de trahir les siens lorsqu’il voulut ramener sa promise à la maison. De colère, il a quitté son foyer pour s’installer avec son épouse. Toutefois, il a continué à s’inquiéter de leur subsistance. C’est cela qui a provoqué un conflit persistant avec son épouse étant donné les besoins à peine satisfait de son propre foyer, et ce bien après que ses jeunes frères et soeurs soient en âge de subvenir à leurs propres besoins. En quelques évènements majeurs nous dressons ainsi le portrait d’un homme attaché à ses racines qui va regretter de ne pas avoir vécu davantage pour lui à l’époque où il le pouvait, cette relation conflictuelle avec sa famille ayant jeté de l’ombre sur son couple.

Cet exemple traduit le fait que les grands faits marquant de l’existence d’un individu le prédispose ensuite à certaines réaction. C’est ce qui va enrichir le récit de sa mésaventure. Pour notre bûcheron la dispute avec sa femme est pleine de sens. Sa grande fierté sera aussi sa perte face au seigneur. Grace à cette approche on sait pourquoi il fait ce qu’il fait même si on ne l’a pas raconté au préalable au lecteur.

Le personnage, un tout

Finalement, le personnage résulte d’une construction semblable à ce qu’est n’importe quelle personne vivante. Une expérience façonnée par le vécu, l’éducation, les relations, dans un contexte religieux, politique, culturel et social. C’est en le considérant comme une personne réelle qu’il acquiert une vie propre et une dimension crédible, et ce même s’il reste de nombreux détails à régler pour le rendre encore plus tangible.

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Cet article a été publié le vendredi 5 avril 2013 à 18:31 et est classé dans Divers, L'Ours, Romans. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

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