plume_encrierVoici une nouvelle petite série d’articles que je commence là, ayant pour but de mettre à plat ma propre démarche créative. Ce n’est pas là un recueil des milles et une manière de créer un roman, un jeu de rôle ou un quelconque scénario, mais le simple déroulé du fil de ma pensée créatrice lorsque j’exerce dans ce domaine, à savoir l’écriture de roman ou de scénario/campagne de jeu de rôle, deux pratiques très proches l’une de l’autre en ce qui me concerne. Cela n’est donc qu’un partage d’expérience, dont certains auteurs n’ont que faire et dont d’autre trouveront soit de nombreux points communs avec leurs propres pratiques, soit des idées carrément nouvelles.

Dans cette série, voici les thèmes que j’aborderai :

  • Les personnages
  • Le background
  • Les intrigues
  • La stratégie d’écriture
  • Le style

Chacun de ces thèmes pourra susciter plusieurs articles, car ce sont des sujets assez long à aborder et mon but n’est pas juste d’en offrir un aperçu mais d’être exhaustif en la matière, ou du moins, autant que possible. Et pour ne pas faire languir, et comme la mèche a été vendue dans le titre de cet article : commençons par les personnages !

Personnages, mode d’emploi

C’est une question fondamentale au coeur de toute création littéraire ou rôlistique (ou autres, mais je parle là des domaines qui m’intéressent), que de savoir définir et développer un personnage, ainsi que s’en servir à bon escient. Bien sûr, j’ai beaucoup lu, et beaucoup écrit, j’ai aussi beaucoup joué, mais dans le fond je ne peux pas me targuer d’être une autorité en la matière. Ce qui va suivre n’est donc qu’une approche très personnelle de la question, sujette à discussion, et teintée d’une expérience limitée.

Le récit ou le personnage

Dans tout récit, le personnage est essentiel. Pour paraphraser un auteur de ma connaissance (Stéphane « Alias » Gallay, l’auteur de Tigres Volants), l’histoire, avec ou sans grand « H », n’est somme toute que le résultat de l’interaction des personnes. Le contexte ne change que peu ou prou le comportement des individus. A moins de décrire une société fondamentalement très différente de la nôtre, les écrivains de notre temps transposent les relations et les individus dans le contexte de leur choix, mais ne changent pas l’essence de ce qu’ils sont, à savoir des humains, avec des problématiques, des forces et des faiblesses que nous connaissons car nous les vivons.

La liberté offerte au rôliste ou à l’écrivain est de sublimer le personnage, de lui donner une dimension et une profondeur aussi grande qu’une célébrité contemporaine, d’en faire le centre d’un récit héroïque. Il ne peut y avoir d’histoire sans personnage, ça c’est déjà dit, mais il peut y avoir n’importe quelle histoire à partir du moment où on dispose d’un personnage. Les exceptions sont de purs exercices de style sans réel intérêt. De fait, la création d’un personnage (si l’on ne cherche pas à écrire une biographie ou à parler de faits réels, on est bien obligé d’en passer par là), est l’étape primordiale, nécessaire et suffisante à la construction d’un récit imaginaire ou à l’introduction dans un univers de jeu de rôle.

Comment ça marche ?

Plusieurs notions sont à l’oeuvre à ce moment. La force d’un récit répose sur la cohérence laquelle découle de sa plausibilité. En effet, l’esprit humain n’accepte comme réel que ce qui entre dans le domaine des possibles. Même dans un monde imaginaire, il est essentiel à un lecteur ou un joueur d’en reconnaître l’existence, et cela repose avant tout sur la capacité du contexte à être plausible, quand bien même les règles de cet univers ne seraient pas les mêmes que pour le nôtre, tant qu’on les explique et qu’elles ont du sens, tout cela fonctionne. Cependant, si on en reste à cette étape théorique de construction d’un contexte, le point d’orgue de cet édifice est le (ou les) personnage(s). La vie et la manière dont elle se manifeste dans cet univers donne du sens à ce que nous créons. Tout simplement parce que l’immobilisme et la contemplation n’ont rien d’excitant ou d’intéressant en eux-mêmes.

C’est pour cela que le contexte n’a de force que s’il trouve grâce aux yeux des personnages qui l’arpentent. Le regard des personnages sur ce qui les entoure à bien plus de force et d’impact qu’une vision théorisée du contexte, non seulement parce qu’on s’identifie plus aisément à un personnage si on sait ce qu’il pense et pourquoi il accomplit certaines choses, mais aussi parce que le décor n’a de réalité et d’intérêt que si un personnage interagit avec lui. Prenons un exemple simple. Un arbre se dresse dans une forêt. Si aucun personnage ne s’intéresse à cet arbre plus qu’à un autre, cet arbre seul n’a aucun intérêt dans un récit. On pourrait décrire comment les années et les saisons ont un impact sur son existence, laquelle est répétitive et morne, quelque peu sans surprise pour un lecteur. Si un bûcheron muni d’une hache vient l’abattre, mais qu’on n’explique pas pourquoi il le fait, le bûcheron est-il plus digne d’intérêt que le passage des saisons ? Au final qui est notre personnage ? C’est l’arbre. C’est l’arbre qui traverse le temps, subit les rigueurs de l’hiver et la chaleur de l’été, qui bourgeonne au printemps et perds ses feuilles en automne. Et c’est encore l’arbre qui subit l’assaut de la hache et meure couché, abattu par le bûcheron.

Le problème de notre histoire est qu’elle n’a rien de passionnante. Le destin d’un arbre est autrement moins savoureux que celui de ce bûcheron qui pendant qu’il partait dans la forêt pour accomplir son travail, à savoir produire et livrer plusieurs planches qu’un seigneur lui avait commandé pour réparer son château, voyait sa famille assaillie par des bandits. Lorsque le bûcheron revient vers sa demeure en feu, ayant perdu femme et enfants, il outrage son seigneur en l’accusant de ne pas avoir rempli son rôle de protecteur. Il est fait prisonnier et se retrouve vendu comme esclave, le coeur rempli de rage et ivre de vengeance tant à l’égard de ceux qui ont tué les siens qu’envers ce maître qui a trahi sa confiance. Voilà comment, en quelques interactions de personnages, l’on entrevoit l’ébauche de la personnalité d’un bûcheron dont la tragédie devient le moteur de notre histoire. Ma foi, la tragédie de l’arbre abattu semble bien pauvre à côté.

Le personnage moteur de l’histoire

Quand on cherche à raconter une histoire, même très courte, la première chose qui nous vient naturellement est généralement de chercher quel en sera le personnage. Jusque là, tout est normal. L’histoire de notre arbre se raconte en peu de mots même si elle peut être très longue, un arbre ordinaire issue de notre monde réel n’a guère mieux à dire de sa propre vie. Cela étant, on aurait tendance à croire qu’une telle historiette n’a pas de personnage, or, ce n’est pas le cas, le personnage est l’arbre. Elle en a même un second, le bûcheron. Si nous nous intéressons plus particulièrement à ce dernier, nous obtenons immédiatement quelque chose de plus palpitant et de plus tragique. Pourquoi ? Parce qu’il est plus aisé de s’identifier à un bûcheron (même si on n’est pas canadien) qu’à un arbre, et que l’on peut, par empathie, ressentir en partie la douleur de ce qu’il vit, et que l’on n’a pas trop de mal à comprendre les évènements le concernant, notamment parce qu’ils sont plausibles.

On aura beau retourner le problème dans tous les sens, et prétendre qu’on veut raconter une histoire tragique, à un moment où à un autre, notre tragédie évoque obligatoirement notre bûcheron, sa famille et le seigneur de ses terres. Je vous mets même au défi de me raconter cette histoire sans parler des personnages que je viens de citer. Ne cherchez pas, ce n’est pas possible. Le drame n’a de sens que s’il peut être expliqué, et ne peut toucher notre coeur que s’il touche les personnages qui l’ont vécu.

On pourrait aussi penser ne parler que des faits, sans se préoccuper de ce que pensent ou de ce qui unit les personnages. Mais dans ce cas, on ne comprendrait pas. Imaginons ce que ça donnerait : un homme abat un arbre dans la forêt et le débite à l’aide d’une hache. Après quoi, il se déplace ensuite vers une maison en flamme. Il s’énerve, verse des larmes, regarde la bâtisse brûler sous différents angles en criant des noms. Le lendemain, il se rend dans un château et y accuse un homme bien vêtu de ne pas avoir fait son travail. Puis il est fait prisonnier et échangé contre une somme d’argent au bénéfice d’un autre homme.

On notera que cette version de l’histoire n’a rien d’une tragédie. Factuellement décrite, on peut la lire en interprétant et en extrapolant les faits, mais instinctivement le lecteur va donner à chaque personnage une motivation qui lui permet de comprendre ce que vit le bûcheron et pourquoi le seigneur est un homme détestable. En déduira-t-il suffisamment d’élément pour y voir une certaine injustice et comprendre la dimension tragique de l’histoire de fond. Là encore, sans connaissance de ce que sont exactement les personnages, de ce qui motive leurs actes, rien n’a de sens. Il est essentiel que les personnages aient des raisons d’agir. Pour un fait décrit, chacun des acteurs impliqués ressent et pense quelque chose qui justifie leurs actes.

La suite plus tard…

Nous nous arrêterons là pour aujourd’hui. Il reste encore beaucoup de points à aborder pour terminer l’exercice de création d’un personnage, tant dans le domaine du roman que du jeu de rôle. Nous verrons notamment que le concept s’étant à tout l’imaginaire, y compris dans des modes d’expressions plus populaires comme le cinéma ou le théâtre. Bref, y’a encore du boulot !

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Cet article a été publié le mardi 19 mars 2013 à 18:50 et est classé dans Jeu de rôle, L'Ours, Romans. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

3 commentaires pour le moment

 1 

[…] continuer dans ma série commencée ici, voici un peu comment je poursuis ma réflexion concernant la création de […]

22 mars 2013 à 17:07
 2 

[…] avoir pas mal parlé de théorie et d’interprétation, attaquons nous à du concret. Comment crée-t-on un personnage […]

5 avril 2013 à 18:31
 3 

[…] place du personnage dans un récit, la manière dont il y figure, et son histoire, sont les éléments qui permettent de bâtir nos […]

27 avril 2013 à 16:26

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