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Légende Secrète – Prélude

   Ecrit par : Wiz   in L'Ours, Romans

J’inaugure ici une nouvelle suite d’articles très particuliers. C’est la fameuse nouveauté que j’évoquais lors de mes dernières interventions vacancières, une nouvelle, ou plutôt un petit roman. En fait, je renoue après plus de 10 ans avec ce mode de publication très ambitieux du roman écrit au fil de l’eau. Ma première expérience date précisément de 2002 dans un forum aujourd’hui disparu. La difficulté de ce type d’écriture est de garder une cohérence d’ensemble, ce qui, je dois dire, est loin d’être évident. Si ce que j’ai écrit en 2002 est devenu le premier tome de mon premier triptyque, il n’a été « correct » à mes yeux qu’après de nombreuses retouches, ce qui est loin de l’intérêt de l’exercice.

Sur la forme, les chapitres seront volontairement assez courts pour éviter de faire des articles trop longs à lire. Je m’efforcerai, comme il s’agit d’une publication sur le long terme, de faire des petits résumés pour rendre la chose plus aisée à suivre. Le rythme quant à lui variera. Le problème avec l’écriture est qu’elle est conditionnée par trois critères que sont la disponibilité, l’inspiration et le cadre (ou l’ambiance). Si ces conditions ne sont pas réunies au même moment, il est quasiment impossible de faire du bon boulot, je sais de quoi je parle 🙂

En espérant que cette publication recevra bon accueil, voici venir les premières strophes d’une fantastique aventure. Ah oui, précisons-le de suite, je reste dans mon genre préféré, à savoir l’heroic-fantasy. Enjoy !

Mise à jour du 3 novembre 2013 : une petite mise à jour avant de lier cette parution à l’expérience des Ecrinautes, cadre dans lequel je vais m’imposer de reprendre le rythme de cette publication à un chapitre par mois. Au terme de l’expérience Ecrinautes, dans un an, ce récit sera donc complet. Bonne lecture ou relecture pour ceux qui étaient déjà passé par là.

Légende secrète

Prélude

Le regard d’Osbek s’appesantit sur l’arrière-train rebondi de Raïla s’éloignant. Il ne se serait pas risqué à toucher la marchandise, mais le spectacle était gratuit, et probablement l’un des plus intéressants de ce coin perdu dans ces montagnes des confins de l’Empire. Raïla Serpoint, aubergiste de son état, avait la quarantaine. Bien en chair sans être obèse, ses formes arrondies n’avaient sans doute pas d’égales à Sekereth. Moins attrayante de visage, mais pas moins généreuse de poitrine, cette femme offrait pour les voyageurs harassés une vision des plus plaisantes. Ca s’arrêtait là. Le seul fait d’avoir eu à payer d’avance et sans le moindre rabais pour la qualité de ce trou perdu la chambre et les lits exigés par le patron d’Osbek avait mis en exergue le caractère trempé et le sens des affaires implacable de la tenancière.

« Allez voir ailleurs si ça ne vous plaît pas ! », avait-elle lâché lorsqu’il avait tenté de négocier. Il n’y avait pas « d’ailleurs ». Perché au bout d’un plateau, le long d’une route commerciale, à au moins trois jours du col de Loskal, Sekereth brillait par son absence d’intérêt. Encore qu’il soit agréable de pouvoir faire une étape au chaud avant de s’élancer vers les hauteurs. Mais cette étape, seule l’auberge Serpoint l’autorisait dans les conditions les plus agréables. Le reste du village de Sekereth, étrange hameau de montagne aux maisons éparpillées, ne semblait guère accueillant.

Osbek Slaar était un voyageur. Ni la traversée des montagnes et du col déjà deux fois franchi, ni le temps ou la distance ne lui avait jamais fait peur. Son travail d’Escorteur Impérial était en outre très bien payé. L’homme à la cinquantaine, plutôt petit, mais bien bâti et surtout très robuste pour son âge, ne connaissait pas les plaisirs d’une vie rangée. Il n’avait jamais souhaité s’installer. Ainsi vivait-il sur les chemins de l’Empire d’Asten, guide et protecteur des personnes qui se plaçaient sous sa responsabilité pour aller d’un bout à l’autre des royaumes humains et parfois, mais rarement, au-delà. Cette existence en plein air avait buriné sa peau et blanchi ses pilosités, une touffe un peu hirsute de cheveux fuyant lentement son front pour s’allonger sur la nuque, et un collier de barbe fourni surmonté d’une moustache épaisse le tout masquant presque entièrement ses lèvres. Ses yeux bleu foncé se détournèrent de la patronne alors qu’elle virait à l’angle de son bar en tournant la tête pour vérifier, peut-être, qu’aucun regard ne s’attardait trop sur sa personne.

A une autre table, près de la cheminée, le reste de son petit groupe, constitué de son huile et deux mercenaires, mangeait en échangeant quelques propos. Il n’eut guère l’occasion de s’intéresser à leur discussion dont il pouvait à peine entendre des bribes que la porte principale de l’établissement s’ouvrit pour céder le passage à un rude gaillard. Il y avait dans l’auberge un autre groupe de voyageur qui descendait du col, arrivé la veille au soir, mais le bonhomme darda immédiatement son attention sur Osbek d’un côté et ses compagnons de route de l’autre dans un mouvement rapide de la tête. Il se dirigea vers ces derniers après avoir refermé la porte. Il était grand, la quarantaine, glabre, les cheveux courts, large d’épaule, enrobé du ventre et couvert d’un long manteau en peau de chèvre relativement à la mode dans la localité. Il s’adressa aux personnes attablées et Osbek eut beau tendre l’oreille, il n’entendit rien de la conversation. Le nouvel arrivant lui tournait le dos et lui masquait son interlocuteur principal, le noble Lofen d’Ascret, la cause de son voyage.

– Salutations Josef !, lança Raïla depuis son comptoir. Comme d’habitude ?

L’interpellé ne fit que tourner la tête à moitié pour lui adresser un sourire, mais ne répondit pas. Reportant son attention sur Lofen, il se retourna presque aussitôt dans l’autre sens, cette fois vers Osbek. Hochant la tête, il quitta la table de ses compagnons, fit un détour par le comptoir où la propriétaire venait de lui servir une chope de houblon, avant de se présenter devant l’escorteur.

– Salut l’ami, lui dit-il. Je suis Josef Garmon, chef du village.

– Osbek Slaar, fit simplement le guide.

Sans attendre qu’on l’y invite, le grand gaillard enjamba le banc pour s’installer en face de l’impérial. De loin, Osbek n’avait pas remarqué la cicatrice qui lui barrait la joue gauche depuis l’entre sourcils vers l’extérieur, et ce nez probablement cassé plusieurs fois qui ne pouvait plus tenir droit. Toutefois, c’est l’intensité de ce regard gris bleu qui troubla le plus le voyageur. Si le dénommé Josef semblait vouloir engager la conversation de façon tout à fait cordiale, l’insistance avec laquelle il le dévisageait était particulièrement dérangeante.

– Que puis-je pour vous, messire Garmon ?, finit-il par demander.

Josef parut sortir de transe.

– Oh oui, excusez-moi. Vos compagnons là-bas m’ont dit que c’est vous qui commandez l’expédition.

– Il n’y a pas d’expédition. Nous nous rendons dans le royaume dudin et voulons traverser le col au plus tôt. Je ne suis qu’un Escorteur Impérial.

– Oui, bien sûr. Je voulais quand même vous dire que les premières neiges sont en avance et qu’il serait préférable que vous preniez un guide. Le balisage pourrait fort bien être déjà enseveli.

– Il pourrait.

Le chef de Sekereth ne releva pas ce que sous-entendait cette réplique. Il se contenta de tourner la tête vers une fenêtre tout en portant la chope à sa bouche. Il descendit une rasade, reposa le récipient, puis essuya la mousse sur sa lèvre supérieure d’un revers de la main. Il parut soudainement s’intéresser à la table occupée par l’autre groupe de voyageurs, située presque dans son dos, avant de revenir à Osbek.

– Enfin, voilà. Vous êtes prévenu, déclara-t-il à l’escorteur. Si vous changez d’avis, pour le guide, je vous conseille Getro Horace, c’est le meilleur.

– Le seul ?, demanda l’impérial impassiblement.

Josef ricana.

– Non, bien sûr, s’empressa-t-il d’ajouter. Mais il n’y aura pas beaucoup d’autres voyageurs après vous à cette période de l’année. Vous pouvez sans vergogne vous offrir les services du meilleur. J’ajoute qu’il y a un risque potentiel concernant les gobelins, de retour dans la région depuis quelques temps. Getro sait comment les éviter.

– J’y réfléchirai.

Le grand homme descendit un peu plus de sa chope, hocha la tête et se leva. L’insistance de son regard n’avait guère changé, mais il avait l’attitude d’un homme contrarié.

– En tout cas, faites bon voyage, l’ami, dit-il avant de le quitter et de retourner vers le bar.

Osbek dédaigna le regard interrogateur du noble de son équipée. Même si ce dernier devait normalement être informé de toute décision concernant le voyage, l’escorteur n’avait en l’occurrence rien à lui dire. Le col de Loskal n’était pas plus dangereux en hiver que d’autres cols d’autres montagnes. Il en avait gravi bien d’autres durant ses longues pérégrinations. Il connaissait l’Empire sur le bout des doigts. Pas seulement d’un point de vue géographique, mais aussi historique. Deux fois déjà, il avait passé Loskal, mais c’était la première fois qu’il s’arrêtait à Sekereth. Il ne l’aurait pas fait si son patron du moment n’avait pas insisté pour faire une halte digne de ce nom avant d’entrer dans le territoire des dudins. Ses deux autres acolytes, des mercenaires recrutés pour l’occasion, s’en fichaient quant à eux, mais ils n’étaient pas décisionnaires. Autant dire qu’Osbek ne s’inquiétait pas particulièrement du franchissement du col, mais de l’attitude de Josef à leur égard. Sa mission, relativement discrète mais d’importance, était de conduire Lofen d’Ascret en royaume dudin pour raison diplomatique. S’il n’avait pas à craindre que quiconque s’intéresse à ce noble pleurnichard, marquis de son état, il ne perdait pas de vue que son enlèvement ou sa mort lui causerait beaucoup d’ennuis. C’était non sans une certaine méfiance à présent qu’il lorgnait sur le soi-disant chef de Sekereth tout en se disant qu’il pouvait aller au diable avec son Getro Horace.

Josef ne tarda pas à finir sa chope et à retourner vers l’entrée de l’établissement dans le but manifeste de le quitter. Osbek ne put s’empêcher de remarquer quelques détails supplémentaires sur ce personnage. Il marchait comme un militaire, d’un pas mesuré et ferme. Il regardait droit devant lui, et avait la prestance d’un soldat prêt à tout. L’embonpoint du personnage diminuait la qualité de sa démarche, mais ne laissait aucun doute quant à son passé. Cet homme en peau de chèvre avait déjà tenu une arme et savait probablement se battre. Curieux pour un simple chef de village se disait l’impérial. Il n’eut pas le loisir de réfléchir davantage à la question. A peine la porte refermée, Lofen se leva et traversa la salle commune pour rejoindre son escorteur.

– Que voulait-il ?, le questionna-t-il à voix basse après s’être assis et penché au-dessus de la table.

Le marquis était plutôt jeune. La trentaine à peine. Héritier du titre de son père mort deux ans plus tôt, il était, en tant que noble de la cour impériale, dépositaire des biens et devoirs de sa famille, les uns n’allant pas sans les autres. Barbichette et moustache finement taillées mais salement entretenues depuis le début du voyage, cheveux bruns et favoris bouclés, nez droit, front haut, visage étroit et yeux marron clair, Lofen était à l’image de ces personnes qui gravitent naturellement autour du centre du pouvoir pour en profiter socialement tout en se défendant d’y participer moralement. Les « inutiles », c’était ainsi que le vieux routard les qualifiait, et le sieur d’Ascret en était un exemplaire parfait.

– Rien, se contenta de répondre un Osbek peu désireux d’apporter au marquis de quoi éveiller ses craintes.

Le guide impérial commençait à connaître l’engin, un sous-produit de la noblesse de chambre tout juste bon à lécher les bottes de l’Empereur, ou de n’importe quel membre de la famille impériale susceptible de l’inviter dans l’une quelconque de ces fastueuses fêtes où l’on mange, boit et danse à l’œil. Cette loque droguée au chanvre et en cours de sevrage forcé du fait de l’épuisement de ses réserves de voyage avait la fâcheuse tendance à être sur les nerfs. Lui qui s’était vanté, au départ d’Astendar, la capitale impériale, d’être absolument calme et serein quant à la réussite du voyage avait commencé à montrer des signes flagrants de nervosité à peine trois jours après le début d’une expédition dix fois plus longue. Il y avait une différence énorme entre faire sa promenade à cheval dans les jardins impériaux et traverser plusieurs centaines de kilomètres par monts et par vaux pour se rendre dans une contrée si lointaine et si étrangère que ce qu’en savait Lofen avait manifestement été appris dans les livres d’enfance que lui lisait sa nounou avant qu’il s’endorme. Alors laisser entendre à cet homme pissant le lait maternel par le nez que sa vie ou sa liberté pourrait être menacée n’était certainement pas une chose à lui annoncer si l’on voulait poursuivre la route.

– Je ne vous crois pas, déclara le jeune homme.

Osbek s’en fichait éperdument et le signifia d’un haussement d’épaule accompagné d’un signe de tête en direction de Raïla arrivant avec le plat qu’il avait commandé. Lofen se tut. La tenancière posa nonchalamment l’énorme fait-tout qu’elle portait par les poignées latérales sur le bord de la table, ce qui fit se redresser prestement le marquis pour éviter de se prendre le bras de la femme dans le nez. L’assiette vide renversée sur le couvercle de la marmite fut retournée et placée devant l’escorteur. Après quoi, elle se munit du torchon sur son épaule pour ouvrir le récipient sans se brûler et servir dans la profonde assiette une large portion de ce qui s’y trouvait à l’aide d’une louche.

– J’vous sers ici ou à votre table ?, questionna-t-elle le noble avec un ton de reproche dans la voix.

– A ma table, fit le jeune homme piqué par ce manque de courtoisie.

Lofen quitta celle d’Osbek tandis que Raïla, après s’être débarrassée de deux épaisses tranches de pain issues de la poche de son tablier, repartait avec sa charge un peu allégée, laissant le guide impérial seul avec ses pensées et son repas. Certes, l’art et la manière ne faisaient pas partis du service, mais le plat sentait bon et était chaud. L’aubergiste s’occupa de ses compagnons de semblable manière, et Osbek se fendit d’un sourire lorsqu’il s’imagina les futures récriminations du seigneur d’Ascret d’avoir été servi en dernier, ce dont il ne se plaindrait pas à l’intéressée mais à lui et aux deux autres mercenaires dès que l’occasion se présenterait. Le vieux pèlerin allait pouvoir mettre bientôt un terme à ce voyage rendu invivable par cet odieux personnage et ne cessait de penser à ce col de Loskal qu’il lui fallait franchir au plus tôt maintenant. Après quoi, se déplacer en territoire dudin, essentiellement souterrain, serait bien plus aisé.

A l’extérieur de l’auberge sur une bute, loin de la chaleur du foyer et de la garbure de l’établissement, Josef Garmon regardait vers le sud. Un homme presque mieux bâti que lui, l’embonpoint en moins, arriva à ses côtés.

– Ce sont eux ?, questionna le nouveau venu.

– Je crois bien que oui, acquiesça Josef sans regarder son interlocuteur.

– Comment procède-t-on ?

La question resta en suspens, alors qu’une chape grise tombée sur les montagnes quelques heures plutôt les masquait maintenant intégralement. La lumière faiblissait et la nuit s’installait doucement. Un coup de vent violent annonciateur d’une nuit agitée vint soulever le bas du manteau en peau de chèvre.

– J’ai bien peur que ça ne dépende pas que de nous, finit par ajouter le chef de Sekereth.

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Cet article a été publié le lundi 1 octobre 2012 à 19:33 et est classé dans L'Ours, Romans. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

3 commentaires pour le moment

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[…] Voir aussi : Légende Secrète – Prélude […]

9 octobre 2012 à 18:15
 2 

[…] rappel, je participe à deux vitesses avec d’une part, une nouvelle chapitrée intitulée Légende secrète dont les 3 premiers chapitres sont déjà sortis mais que je fais coïncider avec le projet des […]

23 novembre 2013 à 18:03
 3 

[…] Légende Secrète – Prélude (octobre) […]

9 janvier 2014 à 19:33

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