21
Juin

Sort démon chien

   Ecrit par : Wiz   in Divers, L'Ours

plume_encrierTiens, pour changer, je suis tombé par hasard sur un truc paumé dans un vieux carton numérique. Une mini-nouvelle humoristique qui me fait encore me poiler tout seul quand je la lis. Elle n’a pas eu vraiment de succès, mais n’a pas beaucoup été lue non plus. A vous de voir. En tout cas, je me suis bien marré à l’écrire, à l’époque… 2007 je crois… Conne lecture ! 🙂

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– Grubarak ! Je t’invoque ! lança Henri à haute et intelligible voix. 
– Grobarak ! Je m’appelle Grobarak ! Espèce de crétin ! s’écria la forme désincarnée et éthérée du démon. 
En vain. Le sorcier de troisième zone qui avait dégoté l’incantation qui sortirait Grobarak de son état ne pouvait pas l’entendre étant donné la distance mystique qui les séparait. Un caprice du destin avait voulu que notre brave démon soit suffisamment proche de la réalité d’Henri pour comprendre ce que ce dernier était en train de faire, tout en lui offrant la cruelle vision de son incompétence. 
– Mais d’où est-ce qu’il sort, cet imbécile ?! se répéta Grobarak alors qu’il observait l’apprenti démoniste lorgner sur son grimoire à la recherche de l’explication de son échec. 
Faisant les cents pas, au sens médiumnique du terme, dans le cercle formé par le pentagramme où il était sensé franchir les limites du réel -un jour peut-être- le démon aperçut un chien entrant dans la pièce et se dirigeant droit vers lui, ou plutôt vers le poulet égorgé doctement sacrifié durant le cérémonial du sorcier. Un chien ? Le dictionnaire ne s’y serait pas trompé, mais Grobarak n’était pas dupe. Les chiens ne peuvent pas être aussi moches. La truffe de celui-ci disparaissait derrière des plis de peau à poil raz où se perdaient également ses yeux, de telle sorte qu’on eut pensé que la gueule de l’animal était télescopique, mais constamment en position repliée. Les deux tiers de la masse du monstre était localisée dans la tête et les pattes avant, son arrière-train était tout maigre avec des pattes improbables. Grobarak s’imaginait les efforts du bestiau pour préserver son équilibre et éviter de basculer en avant à chaque fois qu’il penchait la tête. La seule qualité remarquable qu’il possédait était sa petite taille qui autorisait qu’on s’en débarrassât aisément d’un bon coup de pied. 
Pourtant c’est avec une certaine crainte que Grobarak observa le truc à quatre pattes dans le pentagramme en train de lécher le sang du poulet, tandis que l’humain avait recommencé son incantation sans se rendre compte du problème. 
– Arrête, imbécile ! Crétin ! Blaireau ! Enfoiré de sorcier ! hurla la créature d’outre monde sans que cela ait le moindre effet sur Henri. 
– Grobarak ! Je t’invoque ! termina ce dernier. 
– Noooooonnnnnnn ! hurla l’invoqué. 
Un phénomène lumineux surnaturel, sorte de vapeur grisâtre animée de points colorés se contorsionnant vainement pour échapper à son sort, pénétra la bouche du chien qui n’émit aucune protestation notable. Lorsque le phénomène eut complètement disparu, l’animal gueula : 
– Saloperie de merde ! Tu aurais pu faire gaffe, espèce d’incompétent ! 
Henri Martel, jeune artiste peintre assez désespéré pour croire à la magie, ouvrit de grand yeux : 
– Typhus ? demanda-t-il timidement. 
– Typhus ? Typhus ? Tu as appelé ton chien Typhus ? vociféra l’animal dont l’absence d’expression faciale visible jurait avec le ton employé. 
– Heu… 
– Je le crois pas ! Mais bon sang, quel crétin ?! Non, c’est pas Typhus. Tu crois tout de même pas que ton chien s’est mis à parler suite à l’invocation d’un démon, non ?! 
– Ben… 
– Ben non ! Qui veux-tu que ça soit, merde ?! 
– Grobarak ? 
– Mon Diable, il a été touché par la raison ! Evidemment, gros nul ! Et tu m’as invoqué dans le corps de ce chien débile ! 
– Mais… 
– Mais quoi, ducon ? On t’a jamais dit qu’il faut rien laisser traîner dans un pentagramme d’invocation ? Et surtout pas un étron sur pattes ! 
Henri semblait décontenancé plus que véritablement effrayé par la colère de son hôte. Avant que le démon en costume de Typhus ne poursuive son monologue exaspérant, il intervint : 
– Donc j’ai réussi. Je t’ai invoqué Grobarak ?! 
– Réussi ?… Mouais. 
Le jeune homme se mit à rire de bon cœur avant de déclarer fièrement : 
– Je suis un véritable sorcier ! 
– Faut voir. Ca casse pas quatre pattes à un canard. T’as vu de quoi j’ai l’air ?! 
– Tais-toi, Grobarak, je te l’ordonne. Je suis ton maître ! répliqua Henri dans une attitude hautaine et avec autorité. 
– Ta gueule ! fit le clébard. Tu t’crois où minus ?! 
La bête faisait le tour des limites intérieures du pentagramme à la recherche d’un faille, devant un Henri déconcerté. L’apprenti sorcier feuilleta à nouveau son grimoire. 
– Mais cherche pas, nigaud ! T’y connais rien ! lâcha le chien. 
– J’en sais assez pour savoir que tu es à mon service ! répliqua Henri. 
– Ah ouais ?! Et même si c’était le cas, tu peux me dire quel genre de service je vais bien pouvoir te rendre sous la forme d’un sac à puce handicapé physique ?! 
– Si, si, tu dois m’obéir, insista l’humain. Et tu vas commencer par m’appeler maître ! 
– Va te faire mettre ! 
Le dialogue qui suivit ne fut pas des plus constructifs. Henri arriva rapidement à la conclusion qu’il ne tirerait rien de ce démon acariâtre et vulgaire qui avait investi son pauvre Typhus. Mais comment s’en débarrasser ? Il avait déjà vu l’Exorciste au moins 3 fois, mais trouver un prêtre acceptant de pratiquer l’exorcisme sur son toutou lui paraissait bien plus ardu que l’exorcisme en lui-même. Tout à ses pensées, il fallut qu’on frappât encore plus violemment sur sa porte une quatrième fois pour qu’il réagisse. Il entrouvrit pour constater qu’un voisin à l’air furibond le toisait. 
– C’est quoi c’bordel ?! vociféra-t-il. Ça n’arrête pas de jacasser dans votre appartement. 
– Oui, oui, excusez-moi monsieur Girodeau, mais je n’arrive pas à faire taire mon… chien. 
Le voisin arqua un sourcil d’étonnement. 
– Votre chien ? Mais ce n’est pas un chien qu’on entend là. 
– Oui, enfin non, en effet. Je voulais dire, mon perroquet, il ne s’entend pas du tout avec mon chien. 
– Perroquet toi-même, hé, trouduc’ ! lança une voix lointaine derrière Henri. 
– Pas très poli votre volatile, dit monsieur Girodeau avec un sourire en coin. 
Henri ne savait plus où se mettre. La sueur coulait sur son front et il dut se forcer à faire un sourire aimable qui ressemblait à une grimace de douleur. 
– Ecoutez, je m’en occupe monsieur Girodeau. Vous n’aurez plus à vous en plaindre d’ici quelques minutes. Ok ? 
– Y’a intérêt ! conclut son interlocuteur en reprenant une mine plus sévère. 
Henri ferma vivement la porte, et se mit dos à elle en s’essuyant le front du revers de la manche. 
– Et tu comptes t’y prendre comment, ducon ? claironna l’hôte de Typhus. 
Le jeune peintre se détacha de la porte, et revint dans son salon d’un pas décidé. 
– Ecoute, Grobarak, soit gentil, s’il te plaît. Tu peux pas la mettre en veilleuse ? 
Poussant un rire à mi-lieu entre la toux et l’aboiement enroué, le chien rétorqua : 
– Gentil ? Moi, gentil ? Hé, patate, je suis un démon. Tu piges ? Je suis tout sauf gentil ! 
Les muscles tendus par la colère, Henri se précipita vers l’angle de la pièce où il rangeait son balai, l’empoigna avec ses deux mains, brosse en avant, et s’approcha du pentagramme d’un air menaçant. Le chien parut s’exciter un peu à la vue de l’arme. 
– Hé, Henri. Calmos, gars. Molo, hein ? 
Mais le jeune homme ne répondit pas, il abattit violemment la brosse du balai au milieu du pentagramme, ce que Typhus évita sans trop de mal. 
– T’énerves pas bonhomme, y’a sûrement moyen de s’arranger. 
Le balai frappa le sol une seconde fois sans succès, excepté pour les voisins du dessous. 
– Hé non, stop, pouce, je joue plus là, se plaignit le canidé-démon. J’te propose un deal, merde, arrête. 
Balai brandit, Henri observa l’animal : 
– Quel deal ?! 
– Non, mais franchement, gars, écoute. Moi je suis une créature surnaturelle qui a besoin d’espace et d’air. Ca fait une heure que je suis dans le cercle de confinement. Alors merde quoi, laisse moi sortir et j’accomplirai n’importe lequel de tes désirs. Après, on est quitte et j’me barre, promis sur la tête de ton clebs. 
– C’est maintenant que tu dis ça ? 
– Ben… Faut dire qu’avant tu ne menaçais pas de rendre ton chien encore plus moche qu’il ne l’est tout en ayant l’air de faire le ménage. 
– Et comment je pourrais te croire ? 
– Heu… Ca je sais pas. T’avais quand même l’air plus naïf tout à l’heure. Tu pourrais recommencer ? 
– Tu te moques de moi, saloperie ! cria Henri s’apprêtant à donner un nouveau coup. 
– Jamais d’un sorcier maniant aussi bien le balai, juré ! répliqua le chien tranquillement. 
L’artiste se figea dans son geste. 
– N’importe quel vœux ? 
– Tu peux me faire confiance. 
– Non justement, se plaignit Henri. D’ailleurs, qu’est-ce qui me prouve que tu tiendras parole ? 
– Parce que c’est une des grandes lois de l’univers, banane. Les démons sont tenus de tenir parole lorsqu’un contrat est établi. Tout au plus a-t-on le droit de l’interpréter comme ça nous arrange, mais pour toi je ferai une exception, tu m’as l’air vachement plus sympathique avec ce balai. 
L’artiste peintre reposa sa brosse au sol et s’appuya sur le manche. Les yeux mi-clos, il louchait sur le démon dont les tentatives pour sourire semblait indiquer qu’il allait déféquer un étron plus gros que lui. Henri n’était pas dupe, même s’il était au moins aussi con que l’outil qu’il avait dans les mains. Il savait que Grobarak se jouerait de lui à un moment ou à un autre. C’est alors qu’il lui vint une idée. 
– Comment fait-on pour formaliser le contrat ? 
– Oh, ça ? Trois fois rien l’ami. Une goutte de ton sang et on se serre la pince. Ca suffira pour un deal aussi simple. 
– Je veux un contrat écrit, contra l’homme. 
– Déconne pas mec. Tu vas pas laisser un litre de sang sur un papier pourri pour une babiole comme ça. Hé, j’en signe tous les siècles des contrats informels, j’te jure, faut pas s’prendre la tête. 
– Bon, entendu. Je te libère et tu exauces mon vœux ? D’accord ? 
– Ouais, ouais. Amène ta paluche, qu’on scelle ça comme il faut. 
Henri s’exécuta après s’être accroupi, mais le chien eut beau s’acharner sur son doigt avec griffes et dents, il ne parvint pas à en soutirer la moindre goutte de sang. 
– Mais c’est pas vrai d’voir un clebs pareil. Pas d’dents et pas d’griffes ! grogna Grobarak. 
Henri haussa les épaules, se retira, alla chercher un cutter dont il se servit pour s’entailler le doigt, et se présenta à nouveau devant son animal domestique. Il serra la patte de l’animal, manquant de peu le déséquilibrer, puis attendit. 
– C’est bon, gars, lâche moi la pince ! 
– Mais… Il n’y a pas de formule quelconque ? 
– T’es vraiment un gros naze toi, s’esclaffa le démon. C’est bon, contrat scellé. Y’a que les grands sorciers qui ont le sens de la formule pour ce genre de chose, mais c’est du tape à l’œil. En général, comme on les regarde faire, c’est plus marrant pour les spectateurs. Mais toi, si tu veux, t’es un peu un bouseux, alors on va pas faire des fioritures ! Sors-moi d’là maintenant ! 
Henri serra les dents pour ne pas émettre une remarque cinglante. Il retira la main, se suça le doigt ensanglanté, et se redressa en brandissant à nouveau son balai. 
– Je te préviens, Grobarak. Si tu fais mine de te barrer, je t’aplatis. 
– Ca roule, Raoul. Allez, casse-moi ce cercle de confinement. 
Le jeune homme abattit la brosse du balai sur le bord du tracé réalisé à la craie et d’un coup sec, la fit glisser dessus, effaçant en partie les lignes du cercle. Sitôt après, le démon en forme de Typhus commença à se balader dans la pièce. 
– Ah, tu peux pas savoir le bien que ça fait… Enfin, tout est relatif, car ton chien marche aussi mal qu’il est moche. 
– Stop ! Accomplis mon souhait maintenant ! 
Grobarak se présenta devant l’apprenti sorcier. 
– Ok. C’est quoi ton vœux ? 
Pris de court, et ne doutant pas de la capacité de la créature à pervertir ses instructions, il répondit : 
– Oui, un petit instant. Laisse-moi réfléchir. 
– Te laisser réfléchir ? Ok, c’est fait. Vœux accompli, contrat terminé. Salut mec. 
Une sorte de hurlement de rage sauvage et barbare couvrit le petit « oups » poussé par le chien au moment où Henri brandissait à nouveau son arme et s’en servait avec l’intention manifeste d’aplatir son toutou. La course poursuite qui s’engagea traversa toutes les pièces de l’appartement, causant des ravages sur l’ensemble du mobilier. Heureusement que l’humain était relativement maladroit car la manœuvrabilité du chien n’aidait nullement le démon à se croire en sécurité. La fatigue aidant, Grobarak commit néanmoins une erreur et se retrouva truffe à poil avec la brosse du balais. Avec un déhanché qui n’appartient qu’aux golfeurs professionnels, ou aux sorciers doués dans l’usage de leur balai, Henri projeta son chien par la porte-fenêtre de son balcon restée malencontreusement ouverte. En passant un mètre au dessus de la rambarde le chien s’écria : 
– Je plaisantaaaiiiiiiiiis… 
Sa voix se perdit dans la nuit et un concert de coups de frein et de klaxon qui débuta trois secondes plus tard. 

Lors d’une séance préliminaire avec le juge, Henri Martel eut la chance que le carambolage qu’il avait involontairement provoqué ne lui soit pas imputé. En revanche il comparaîtrait sous les chefs d’accusation d’homicide involontaire envers l’automobiliste qui reçu Typhus dans la tête après qu’il eut traversé son pare-brise, mais également de maltraitance envers les animaux, et en particulier son chien qui mourut au même moment que le pauvre automobiliste. Sans le sous et peu envieux d’assurer sa propre défense, c’est aux bon soins d’un avocat commis d’office qu’Henri fut confié. Ce dernier le rencontra dans le centre de détention. 
Dans l’isoloir, l’artiste peintre vit arriver un homme plus jeune que lui, propre sur lui et engoncé dans un costume trois pièces très classique. L’avocat portait des lunettes noires. Il posa son attaché-case sur la table, l’ouvrit, fourragea à l’intérieur et en sortit une carte de visite qu’il tendit à son client. Henri s’en saisit sans la regarder. 
– Si je dois vous défendre, commença l’homme de loi, il va falloir tout me dire sans rien omettre. Tout ce que vous direz dans cette pièce est sous le couvert du secret professionnel. 
Au point où il en était, Henri s’était convaincu de raconter la stricte vérité, même si peu serait enclin à croire que l’on puisse pratiquement faire incarner un démon dans son chien et de le regretter au point de le balayer par la fenêtre, ça lui permettrait sans aucun doute de passer pour un fou. De toute façon, il songeait qu’il était probablement fou. Son chien avait-il seulement parlé ? Henri fit donc le récit complet de sa mésaventure à son avocat. Il crut déceler un sourire de temps à autre sur le visage de son interlocuteur. Sans doute un sourire crispé masquant une hilarité plus profonde, se disait-il. 
– Bien, conclut l’avocat. Ça me va. Souhaitez-vous que j’assure votre défense ? 
Henri était quelque peu troublé par la question. Il ne lui semblait pas avoir tellement le choix. Il fit donc oui de la tête. La carte de visite qu’il tournait et retournait entre ses mains arriva face visible. Ses yeux sortirent de ses orbites. 
– Ok, fit l’homme de loi. T’en fais pas mon pote  T’es bien con, mais j’vais m’occuper de toi. Après tout on a un contrat. J’viens remplir ma part, j’vais te défendre ! On va bien s’marrer. T’as toujours l’air aussi crétin… 
Henri hurla un « non » interminable en lâchant la carte sur laquelle il était écrit : « Michael Grobarak, avocat d’Enfer ».

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Cet article a été publié le vendredi 21 juin 2013 à 18:00 et est classé dans Divers, L'Ours. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.

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